Le dictionnaire des visages
Reconnaître, différencier
QUESTIONS DE RESSEMBLANCES ET PIÈGES MULTIPLES S'il est un fait d'expérience que tout un chacun a pu éprouver soi-même, et dont chacun pourrait volontiers témoigner, c'est que tous les Japonais se ressemblent à s'y méprendre. Comme autant de gouttes d'eau. De même, d'ailleurs, que tous les Esquimaux et que tous les Tchadiens. A se demander comment ils font eux-mêmes pour ne pas se confondre quand ils se rencontrent! Du reste, quand un Chinois, ou un Esquimau ou un Tchadien se rend en Europe, il fait immanquablement la même constatation à notre propos, car la chose ne peut être que réciproque. Parions qu'un Martien qui observerait la Terre du bout de sa lunette astronomique ne ferait pas la différence entre un tracteur et le cultivateur qui le conduit. Il ne remarquerait qu'un mobile doté d'intelligence, à supposer que l'intelligence bénéficie encore de quelque faveur sur cette planète, et qu'elle y soit toujours prise en compte. La ressemblance est, ainsi, un phénomène de perception fort complexe. Nous ne percevons rien qui ne nous soit déjà familier. Encore cette perception est-elle fort entachée de subjectivité: « Il est tout le portrait de son père!» s'écriera la tante, tout ébahie d'admiration devant ce nourrisson tout fripé, inerte et rougeâtre, tandis que l'oncle reprendra infailliblement: « Mais non, il a tout de sa mère, voyons!» Quant à la mère, elle trouvera bien, par-ci, par-là, quelques traits, encore discrètement esquissés, il faut bien le reconnaître, d'Humphrey Bogart. Une toquade de jeunesse... « Aveuglée par l'amour» est une locution très « clairvoyante», justement! Mais il n'est pas seulement question de l'objectivité de notre observation, il s'agit aussi, dans ce domaine, de sa « pertinence». Considérez, précisément, un bon portrait d'Humphrey Bogart. Montrez-le à cent personnes de sa génération, elles le reconnaîtront toutes. Gouachez à présent en blanc les yeux et le contour de l'orbite. Mieux encore, faites-lui donc des globes rouges, grands ouverts, et de longs cils pour que ce soit plus gracieux. Sur cent autres personnes à qui vous montreriez votre chef-d'œuvre, il n'y en aurait plus que cinquante, maintenant, pour le portrait effacé, et pas même une petite poignée pour la version rubiconde, qui reconnaîtraient encore le fabuleux acteur, toujours présent, pourtant, dans les mémoires, alors même que mille autres des traits de son visage sont toujours vierges de toute falsification, et bien plus significatifs de sa morphologie que son simple regard. Quand vous vous lancez dans la description d'un visage, vous commencez souvent par caractériser ou, plus encore, par qualifier son regard: ouvert, intelligent, curieux; ou bien fermé, obstiné, méfiant... Parfois, c'est la bouche qui retient l'attention, une moue particulière, ou un rictus, une dissymétrie, une grimace... L'expression du visage est fascinante, elle trouble notre analyse. L'expression du visage n'est que la transcription d'un état d'âme, ou d'un état d'esprit, ou d'une quelconque attitude ou disposition psychologique. Et rien d'autre, ni rien de plus. Elle est le reflet d'un état essentiellement temporaire de la personnalité, comme toute autre mimique. Elle décrit une évolution de la personnalité, et non la structure de la personnalité. Prenons garde encore: la même mimique peut « exprimer», à première vue, des troubles affectifs de nature très différente, un éclat de rire irrépressible aussi bien qu'une douleur insoutenable, par exemple. Il s'agit alors, il est vrai, de masques extrêmes, qui se traduisent par des déformations excessives des traits du visage. Il peut arriver, aussi, à l'inverse, que la même mimique anime un visage, le « colore», si fréquemment, de manière tellement permanente qu'alors elle soit partie intégrante de la personnalité. Un être qui rit constamment peut être décrit, sans grand risque d'erreur, comme jovial. Qui le nierait? Nous ne conclurons pas sur cette série de constatations un peu disparate. Les réponses se trouvent tout au long de ce dictionnaire. Elles se dessineront progressivement, en première ou deuxième lecture, au hasard des personnalités que nous y rencontrerons. Il ne s'agissait que de mettre en garde le lecteur contre les difficultés réelles que doit surmonter celui qui veut déchiffrer, c'est-à-dire observer d'abord, puis décrire, et enfin interpréter les visages. Il y a ce qui est familier, et ce qui ne l'est pas. Il y a l'autosuggestion, et il y a aussi des manifestations de « projections», de « compensations» et autres « transferts», qui troublent notre perception des traits du visage: observer quelqu'un n'est pas observer une chose, mais un être doté de conscience. Certains détails sont « pertinents», significatifs de la personnalité, et d'autres sont « parasites», ceux qui concernent l'esthétique, par exemple, entre autres préjugés et sources d'erreurs. Il y a la primauté toute culturelle, tout intellectuelle, que nous donnons à l'expression du visage, alors qu'elle est très distincte de la morphologie proprement dite, comme toute déformation est distincte de la forme elle-même. Qui peut jurer de la signification réelle d'un rire ou d'un sourire? Il en est de francs et clairs, et d'autres aux mille sous-entendus, des rires sournois, des rires cyniques et des rires imbéciles, des rires juvéniles, des rires accueillants et des rires païens ou triviaux, des rires revanchards, et même des rires nerveux, de peine ou de douleur. Les mimiques complexes sont souvent équivoques. Et c'est de la forme que traitent essentiellement toutes les rubriques de ce dictionnaire. De la forme et de ses significations. La forme, dont nous allons à présent repérer les caractéristiques distinctives, ces signes ou ensembles de signes qui font les différences essentielles, des points de vue morphologique et psychologique, et qui ont trait: — à la dilatation, — au modelé, — à la vicacité de la mimique. CE QUI NOUS DISTINGUE LES UNS DES AUTRES Dilatation et rétraction du visage Sthénie et Asthénie du modelé Mobilité et inexpressivité de la mimique Finesse et rudesse des traits
Les planches

La ressemblance est, ainsi, un phénomène de perception fort complexe. Nous ne percevons rien qui ne nous soit déjà familier.

Considérez, précisément, un bon portrait d'Humphrey Bogart. Montrez-le à cent personnes de sa génération, elles le reconnaîtront toutes.

Sur cent autres personnes à qui vous montreriez votre chef-d'œuvre, il n'y en aurait plus que cinquante, maintenant, pour le portrait effacé... qui reconnaîtraient encore le fabuleux acteur.

Les mimiques complexes sont souvent équivoques.